La canne aux turquoises de Balzac

Aujourd’hui dans Bazar de l’Histoire, un objet emblématique d’un de nos plus grands écrivains français, élevé au panthéon des lettres françaises, Honoré de Balzac (1799-1850).

Honoré de Balzac par Louis-Auguste Bisson © wikicommons

 

Genèse de l’écrivain

Natif du Tarn, le jeune Honoré a voulu très tôt devenir écrivain. Après des études de droit et de philosophie (pour devenir bachelier ès lettres) et un bref passage comme clerc de notaire, il décide à 20 ans de rompre avec toute profession « bourgeoise » pour se consacrer à l’écriture.

Mais avant de devenir le père du roman réaliste que nous connaissons, le jeune écrivain connaît quelques déconvenues. Criblé de dettes à 26 ans, à cause d’une activité d’éditeur qui n’a pas marché, l’apprenti écrivain est contraint de se tourner vers une « littérature alimentaire » pour éponger ses dettes. Il publia donc sous un pseudonyme des romans-feuilletons populaires (qu’il appelait des cochonneries littéraires) payés à la ligne.

Mais en 1829 tout change. Après avoir publié (pour la première fois sous son vrai nom) le roman historique Les Chouans (qui ne connaît qu’un succès relatif), l’auteur sortit un essai anonyme intitulé Physiologie du mariage. Dans cet ouvrage, attribué vaguement à « un jeune célibataire », l’auteur propose une refonte de la vie conjugale qui prend le parti des femmes, soumises aux assauts de maris qui n’ont pas su les éveiller au plaisir, et fait l’apologie du plaisir féminin. Cette étude des mœurs conjugales au parfum de scandale rencontra, vous imaginez, un grand succès auprès des femmes. Une fois son auteur identifié, Balzac devient l’écrivain favori de ses dames et accède enfin à la célébrité.

 Cette célébrité nouvellement acquise lui ouvre les portes des salons parisiens et y côtoya la génération montante des auteurs français comme Victor Hugo et Alexandre Dumas. Déterminé à laisser une impression indélébile à ses contemporains, le petit homme (il mesurait environ 1,57 mètre) cherche à briller et provoquer l’admiration à la fois par sa personnalité exubérante, mais aussi par ses tenues voyantes de faux dandy. Il menait volontiers un mode de vie ostentatoire, ayant une loge à l’Opéra, des chevaux, du mobilier de luxe et des objets d’art.

 Doté d’un ego surdimensionné et considérant qu’un artiste, qui règne sur le monde grâce à la puissance de sa pensée, est en droit de s’affirmer comme un prince de la mode, il décide de s’offrir une canne extravagante à la hauteur de son génie.

La canne aux turquoises

Pierre Bellemare dans son livre « Curieux objets, étranges histoires » nous raconte comment l’idée lui serait venue (d’après une anecdote d’Edmond Werdet dans son Portrait intime de Balzac). À la suite de sa renommée avec la Physiologie du mariage et de la parution d’Eugénie Grandet, les lettres d’admiratrices se multiplient. Parmi ses nombreuses lettres, certaines étaient accompagnées de bijoux qui lui ont été donnés pour le récompenser de ses écrits tentant de réhabiliter les femmes. Possédant alors une énorme quantité de bijoux, il aurait eu l’idée de se faire faire une tête de canne « Ce sera ce qu’on n’aura jamais vu de plus riche, de plus magnifique ».

 Il commande en 1834 à l’habile orfèvre et joaillier parisien Le Cointe une canne sur mesure pour la somme de 700 francs (soit près de 3 000 euros actuels). Un montant faramineux pour l’époque. Mais ce montant est justifié par le raffinement de l’ouvrage. Le pommeau est d’or, travaillé de fines ciselures et constellé de turquoises. À son sommet, elle est munie d’un couvercle abritant un compartiment secret (une cavité dans laquelle il aurait vraisemblablement glissé une mèche de cheveux ou un portrait de sa maîtresse la comtesse polonaise Eva Hanska, dont d’ailleurs le sautoir de la jeune fille a fourni les chainettes).

Canne aux turquoises © Pinterest -Ville de Paris

Longtemps demeurée à crédit, la facture de l’ouvrage ne sera réglée que bien plus tard, en avril 1835.  En attendant, le Tout-Paris avait déjà vu le romancier parader avec ce sceptre somptueux. Balzac écrira à sa bien-aimée polonaise en octobre 1834 que sa canne avait « fait jaser tout Paris […] Ce sont des petits dada innocents qui me font passer pour millionnaire. J’ai créé la secte des cannophiles dans le monde élégant, et l’on me prend pour un homme frivole, cela m’amuse ».  Dans une autre de ses lettres, il dira « Borget qui est revenu d’Italie, et qui ne disait pas être mon ami, me contait en riant qu’il avait entendu parler de la canne à Naples et à Rome. Tout le dandysme de Paris en a été jaloux, et les petits journaux en ont été défrayés pendant 6 mois. »

 Bien sûr, la canne fait sensation et ses détracteurs diront que sa canne à plus de succès que toutes ses œuvres. Le regretté Pierre Bellemare dira : « L’arrogant romancier avait voulu attirer l’attention sur son œuvre avec sa canne composée d’or, de turquoises et de perles fines. Il n’avait pas prévu que son gourdin volumineux finirait par voler la vedette à ses écrits. Car les gens de lettres commençaient à s’interroger sur le tohu-bohu que suscitait le dandy à la préciosité ridicule : si l’on grattait les apparences, que resterait-il du génie ?»

L’imprimeur Léonard Boitel écrira même dans sa Revue du Lyonnais « A quoi M.de Balzac doit-il sa réputation européenne ? Un peu sans doute à ses romans, mais surtout à sa canne […] aussi, lorsque ses livres seront oubliés, ce qui ne peut tarder, son nom surnagera encore à califourchon sur sa canne. »

 Il est certain que ces réflexions qui l’avaient tant amusé au début finissent par lui peser.

 Quoi qu’il en soit, Balzac fut un travailleur acharné qui a sacrifié tout son temps et son énergie pour achever la gigantesque Comédie humaine. Travailleur obsessionnel, qui pouvait parfois travailler douze heures de suite, il mourra épuisé en août 1850.

Aujourd’hui, cet objet est conservé au musée de Balzac, situé dans l’ancienne demeure parisienne du romancier, nichée sur les coteaux de Passy. On y trouve également d’autres cannes que le romancier possédait, comme celle dite « aux singes » commandée à l’orfèvre Froment-Meurice.

Canne aux singes © paris musées collections

Sources :

  • La canne d’Honoré de Balzac dite la canne aux turquoises – Maison de Balzac Paris 
  • Les incroyables trésors de l’Histoire : la canne aux turquoises d’Honoré de Balzac – Frédéric Lewino et Anne-Sophie Jahn – Le Point – 29/11/2014
  • https://gallica.bnf.fr/essentiels/balzac
  • Curieux objets, étranges histoires – Pierre Bellemare et Véronique Le Guen – J’ai lu – 2016
  • Panorama d’un Auteur – Balzac – Gilbert Guislain – Studyrama – 2004
  • L’incroyable histoire de la littérature française – Catherine Mory et Philippe Bercovici – Les Arènes BD – 2019

 

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